Course au Large

Pen Duick VI

Extraits (1977)

C’était en 1977, j’avais 22 ans. J’avais embarqué un an plus tôt à bord de Pen Duick VI. Nous quittions Los Angeles, cap sur l’archipel des Marquises, lorsque Éric me proposa d’illustrer le Guide de manœuvre auquel il travaillait depuis je ne sais quand. C’était un temps où l’on prenait son temps et Éric, en ce domaine aussi, était le plus grand capitaine de son temps.

Je me souviens : nous avions appareillé quelques mois plus tôt à Concarneau, puis relâché au port de Mohammedia au Maroc avant la traversée vers les îles des Antilles que nous avons égrainé une à une, en se dérouillant paisiblement au passage avec quelques régates de la semaine d’Antigua…  Nous avons abordé  l’Océan Pacifique par le canal de Panama.

Notre intention était de participer à la course Los Angeles –Honolulu. Nous en fûmes exclus avant même de franchir la ligne de départ au prétexte que la quille de Pen Duick n’était pas exclusivement en plomb et n’était donc pas réglementaire. Éric s’indigna grandement de l’hypocrisie des organisateurs, mais comme à son habitude, son indignation passagère fut aussitôt oubliée et il retrouva le sourire : il nous annonça que nous allions lever l’ancre sur l’heure pour les archipels de la Polynésie française. Il avait décidé de rejoindre par le chemin des écoliers la Nouvelle-Zélande pour prendre, six mois plus tard, le départ de la troisième étape de la Whitbread, Auckland à Rio par le cap Horn.

Ainsi nous sommes-nous mis à l’ouvrage sur le Guide de manœuvre, croisant entre les Marquises, les Tuamotu, les Gambier et les îles Australes, jusqu’à Tahiti. Je présentais à Éric des esquisses qu’il corrigeait minutieusement pendant des heures à la table carte. La plupart de mes dessins témoignaient de ce que nous vivions au jour le jour sur le pont de Pen Duick. Le chapitre échouage était notamment très documenté au quotidien, car Éric était tellement curieux des rivages nouveaux que je ne me souviens pas d’une escale où nous ne nous soyons pas échoué… Je faisais poser mes camarades d’équipage et l’on reconnaîtra page après page, Philippe Poupon, Jean-Louis Etienne, Jean-François Coste, Olivier Petit, Marc Pinta… Nous ne savions pas vraiment de quoi seraient faites nos futures existences, mais nous vivions des jours heureux sous les ordres du capitaine le plus prestigieux et le moins autoritaire qui soit.

Je posais sac à terre à Papeete durant deux ou trois mois, pour réaliser les rendus de mes ébauches annotées par le maître avant de regagner le bord à l’Île des Pins, en Nouvelle Calédonie. Éric examina mes planches une à une et à la fin, il me dit… « C’est bien ». C’était un sacré compliment !

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